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Et le rideau de fer tomba le 23 décembre 2005 ...
Réunification aux confins de l'Union Européenne

COURRIER INTERNATIONAL N° 799, du 23 Février au 1er Mars 2006

Reportage

Szelmenc, Slemence, Selmentsi ? Ce petit village peuplé de Hongrois est coupé en deux entre la Slovaquie et l'Ukraine. A Noël, on y ouvrait un poste-frontière, mettant fin à soixante ans de séparation. Choses vues.

Ce 23 décembre 2005, jour de l'ouverture de poste frontalier pour piétons et cyclistes, c'est la confusion à Szelmenc. Apres quatre mois de tergiversations, l'événement a été annoncé l'avant-veille à l'improviste. Nous approchons des lieux des festivités par Kisszelmenc [Petit-Szelmenc, la partie ukrainienne du village] puisque, ici, dans cet univers soviétique, puis postsoviétique, l'existence a toujours été beaucoup plus palpitante, la vie plus risquée, l'instant plus coloré. Nous franchissons donc la ville frontalière de Záhony-Cop, dans des conditions toujours effroyables, en naviguant entre la file des camions – qui attendent leur tour pendant trente-six heures – et la file des voitures particulières - qui, elles, ne doivent patienter que vingt-quatre heures. De là-bas, la frontière de Szelmenc n'est qu'à vingt minutes.

Sur ordre du président de l'Ukraine, on vient de faire des travaux pour rendre praticable la route menant à Kisszelmenc. Elle était en piteux état depuis des décennies : ses nids-de-poule étaient si profonds que ma petite Corsa avait bien du mal a passer. Autre nouveauté : le bord de la route est a présent planté de poteaux indicateurs annonçant la plus hongroise des communes frontalières entre l'Ukraine et la Slovaquie. Un défi qui semble insurmontable pour les services de sécurité ukrainiens. Au cours de la premier moitié des années 1990, sur décision du président de l'Ukraine, Kisszelmenc et d'autres communes ont retrouvé leurs anciens noms hongroise (en langue « soviétique », le nom du village était Solontsi). Pourtant, sur les panneaux indicateurs, on lit en gros caractères cyrilliques : Mali Selmentsi . Ce n'est pas le nom du village, et pourtant c'est ce nom que la police frontalière inscrit sur nos passeports. Cependant, au centre de Kisszelmenc, on lit sur le panneau de l'arrêt de bus : Solontsi

Du coté de Kisszelmenc, nous devons être environ cent cinquante personnes au poste-frontière, estampillé Union européenne et décoré pour l'occasion. Il doit y avoir un agent en uniforme pour trois pékins : un passage frontalier est un investissement créateur d'emplois, car il faut vérifier les passeports, y apposer des tampons et dédouaner les filets de provisions, depuis 8 heures du matin jusqu'à 8 heures du soir. Le poste-frontière doit en effet être ouvert tous les jours pendant douze heures. Mais, en Europe centrale, comme tout le reste, ça ne marche pas.

A Kisszelmenc, le temps officiel est réglé sur l'heure de Kiev. Quand il est 8 heures du matin à Kisszelmenc, il est encore 7 heures à Nagyszelmenc [autrement dit à Grand-Szelmenc, ou Velke Slemence, la partie slovaque du village], qui est réglé sur l'heure d'Europe centrale. On laisse passer la frontière a ceux qui viennent de Kisszelmenc, mais ils ne peuvent entrer a Nagyszelmenc qu'une heure plus tard, quand la frontière de l'autre coté, a 1,50 m, ouvrira a son tour, a 8 heures selon l'heure slovaque. Le même jeu recommence le soir. Kisszelmenc ferme à 8 heures du soir, mais à ce moment-la, il n'est que 7 heures à Nagyszelmenc. Donc, ceux qui veulent rester le plus tard possible en Slovaquie doivent rentrer a 7 heures et pas a 8 ! Idem en sens inverse. Et quand l'horloge de Nagyszelmenc sonne 8 heures le soir, celle de Kisszelmenc affiche 9 heures. En raison du décalage horaire, la durée de l'ouverture du poste est de onze heures, pas de douze.

Mais, pour le moment, la fête bat son plein. Le chemin est barré par deux rubans tricolores entrelacés, un ukrainien et un slovaque. Les haut-parleurs diffusent l'hymne ukrainien, puis l'hymne slovaque. L'hymne hongrois sera joué plus tard, facultativement, à la maison de la culture de Nagyszelmenc, laquelle sert également d'hôtel de ville.

Voici Öcsi, de son vrai nom Ambrus Mitro, habitant de Kisszelmenc, qui fut forgeron il y a bien longtemps, car, depuis les temps immémoriaux qu'il est au chômage, il a appris presque tous les métiers et accepte tout travail pour subvenir a ses besoins. «  Il y a deux jours, j'ai entendu sur Radio Kossuth [une station de Budapest] qu'ils allaient ouvrier la frontière , dit-il. Les informations locales ? Ca n'existe pas ici. Je n'ai même pas de visa pour la Slovaquie. C'est trop cher. Obtenir un passeport, c'est déjà un exploit. Mais, à ce qu'on dit, aujourd'hui, ils nous laisseront passer la frontière sans visa pour aller à Nagyszelmenc.  » Chacun y va de son discours inaugural. Le chaos linguistique est total. Au nom du gouvernement ukrainien, Viktor Baloga, ministre chargé des Catastrophes naturelles et ancien préfet de Subcarpathie, prend l parole, écartant les interprètes slovaque et hongrois. Ensuite, c'est au tour de Pál Csáky, vice-Premier ministre slovaque [au nom du Parti de la coalition magyare]. Csáky explique, d'abord en slovaque, puis en hongrois, qu'il était grand temps d'inaugurer ce nouveau passage frontalier, pour que l'Ukraine ouvre une fenêtre sur la Slovaquie et sur l'Union européenne et pour que la Slovaquie ouvre une nouvelle fenêtre sur l'Ukraine. Son discours n'est pas traduit en ukrainien. Pendant ce temps, les villageois continuent d'affluer. Il est vrai que cela fait soixante ans qu'ils attendent stoïquement la reprise des relations entre leurs villages jumeaux. Les plus âgés ont des souvenirs de la vie d'autrefois et des attaches familiales et amicales de l'autre coté. Mais ils n'ont pas les moyens de se payer passeports et visas… Aujourd'hui, l'animateur des festivités annonce le prénom de Pál Csáky en hongrois, mais il traduit celui de maire de Kisszelmenc, József Illár, par «  Iossip  ». Ensuite, le maire de Nagyszelmenc, Lajos Tóth, doit également accepter un «  Ludvig  » bien ukrainien. Pourtant, sur son passeport slovaque est indiqué «  Ludovit  », et sur sa carte de nationalité hongroise [que Budapest délivre sur demande aux membres des minorités magyares des pays voisins] il s'appelle «  Lajos  ». Les deux maires parlent en hongrois. Après eux, une chorale ukrainienne de la ville d'Oujhgorod chante des airs patriotiques façons rock de noces villageoises. A 10 h 20, Viktor Baloga et Pál Csáky coupent le ruban : le passage frontalier est désormais ouvert entre les deux communes.

A l'entrée de l'Union européenne, c'est aussi la confusion : des panneaux portant des écriteaux en ukrainien et en anglais souhaitent la bienvenue aux habitants hongrois de la région, qui forment une longue file impatiente. Il y a bien deux guichets avec deux postes de contrôleur, mais, sans doute a cause des réjouissances, un seul contrôleur travaille : Olena Simkovics.

«  Ils ont oublié d'inviter quelqu'un  », remarque un homme dans la file d'attente devant moi. «  Qui donc ?  » demandé-je en intervenant dans la conversation. «  Celui qui a tracé cette frontière. Il habite à quelques kilomètres d'ici, à Kistéglás, dans notre village. Il s'est marié avec une Hongroise du pays. Aujourd'hui, il a dépassé les 80 ans : c'est le lieutenant-colonel Fiodor Leonidovitch Kourbatov. Il doit être tatar ou ouzbek : Kourbatov n'est pas un nom russe. C'est lui qui a tracé cette frontière en zigzag, en 1945. Ou en 1946 ? Il a pris une cuite, et la frontière a suivi les pas de son cheval. Tous les 9 mai, le jour de l'Armée, il reçoit une carte avec les compliments du bureau de l'Armée de réserve.  »

Les haut-parleurs hurlent la festive Nacha Oukraïna . Les personnes qui patientent derrière moi se demandent si elles ont une chance de passer la frontière. «  Ils ne vous laisseront pas passer avec votre carte d'identité ! dit l'un. –– Oui ne tente rien n'a rien !  » lui rétorque l'autre. Pendant ce temps, au guichet ukrainien, qui respecte les normes de l'UE, le système informatique a bogué. Olena passe mon passeport plusieurs fois dans son appareil, mais rien ne bogue. Les grands réseaux informatiques ne fonctionnent pas forcément dans les petits villages. J'attends, je regarde. Olena regarde, elle aussi. La file d'attente grossit. L'officier se tenant derrière Olena fait un geste d'impatience et donne un grand coup de tampon sur mon passeport ; je peux y aller. Voila un document dont je ne me séparerai jamais.

Entre Kisszelmenc et Nagyszelmenc, dans ce lieu qui n'existe pas, Öcsi, le forgeron, attend, désemparé. «  L'Ukrainien m'a laissé sortir, mais, sans visa, le Slovaque ne veut pas me laisser entrer !  » Avec mon passeport de l'Union européenne, je me fraie un passage dans l'autre pays, o ù les agent, portant l'uniforme slovaque mais de langue hongroise, repoussent sans ménagements leurs compatriotes magyars d'Ukraine qui n'ont pas le précieux visa slovaque. «  Où est Csáky ?  » crie l'un d'entre eux. «  Appelez donc de grand ministre en chef pour que je puisse lui dire que l'on ne me laisse pas passer !  » Pendant ce temps, de l'autre coté de la frontière, des habitants de Nagyszelmenc offrent du vin chaud, du pain, des rillons, du kouglof a volonté, comme si les habitants de Kisszelmenc étaient des réfugiés.

L'estaminet de Nagyszelmenc, au nom évocateur, Eurobár , fonctionne comme un centre d'information. Béla Rajkó, un habitant de Kisszelmenc, y feuillette fièrement son passeport ukrainien. «  Il n'y a nulle part de visa slovaque dedans et pourtant je bois ici de la Becherovka [liqueur a base de plantes médicinale fabriqué en République tchèque] ! Les malins qui suivaient immédiatement les hommes politiques n'ont pas été renvoyés par les policiers slovaques, qui sont en fait hongrois. Ces derniers nous ont seulement dit : « Bon, d'accord, mais n'allez pas trop loin ! Restez ici, à Nagyszelmenc. » »

A ceux qui connaissaient le mot de passe «  presse  », personne n'a rien demandé – ni du coté slovaque, ni du coté ukrainien. En hurlant le mot « presse », ils passaient la frontière en doublant la longue file d'attente. C'étaient es participants de première classe. Les participants de deuxième classe étaient les Hongrois de Hongrie, car ils n'ont pas besoin de passeport pour aller en Slovaquie, ni de visa pour pénétrer en territoire ukrainien. Les visiteurs de troisième catégorie étaient les citoyens slovaques : pour le moment, ils n'ont pas besoin de visa pour se rendre en Ukraine, mais il fut un temps o ù c'étaie le cas, et les autorités peuvent réinstaurer l'obligation de visa à tout moment. Les gens de quatrième catégorie étaient les habitants de la Subcarpathie ukrainienne. Avec eu, les policiers font ce qu'ils veulent, exactement comme auparavant.

Encore heureux que les festivités ne s'arrêtent pas tout de suite : Pál Csáky annonce que, après cette ouverture imprévue de Noël, on organisera à Szelmenc, fin mai, début juin, une « journée du village' à laquelle on invitera tous ceux qui ont fait quelque chose pour l'ouverture de la frontière, et il promet une participation financière du gouvernement à hauteur de 100 000 couronnes. Quelques minutes plus tôt, en petit comité, il parlait encore de 150 000 …

Il y a donc un premier résultat : un passage frontalier, que l'on ne passe pas encore si facilement que ça, mais qui existe. Le but, maintenant, ce serait de voir disparaître aussi ce poste-frontière, et tous les autres, à la manière de toutes ces frontières qui, depuis l'océan Atlantique jusqu'à l'Est, se spiritualisent et deviennent invisibles.

Miklós Zelei

*Dans le texte, nous avons gardé le nom original hongrois du village : Szelmenc, divisé en Kisszelmenc (Petit-Szelmenc, Ukraine) et Nagyszelmenc (Grand-Szelmenc, Slovaquie).

Le village qui a appartenu a sept pays

Histoire

Pendant de longs siècles, les villages jurneaux, dont la population est entièrement hongroise et qui comptent actuellement quelque 800 âmes – 200 à Kisszelmenc, en Ukraine, et 600 à Nagyszelmenc, en Slovaquie -, ont vécu unis au sein du royaume de Hongrie et, plus tard, au sein de la monarchie austro-hongroise. Apres la Première Guerre mondiale, le village ainsi que l'ensemble de la Subcarpathie furent attribués à la Tchécoslovaquie, avant de revenir dans le giron de la Hongrie, au lendemain du premier arbitrage de Vienne, de 1938 à 1944. A cette date, la Subcarpathie était occupée par l'Armée rouge. Sa « réunification » avec l'Ukraine soviétique fut décrétée. Une nouvelle frontière entre l'URSS et la Tchécoslovaquie fut alors fixée et le village fut divisé en deux. Quelques semaines plus tard, un mur de 6 mètres de haut fut construit, séparant définitivement les habitants de la commune. Avec la disparition de l'Union soviétique, en 1991, suivie, deux ans plus tard, de la scission de la Tchécoslovaquie, la démocratie gagne du terrain. Le village reste cependant coupé en deux par des barbelés, sous le regard vigilant des gardes-frontière armés. Pour se rendre visite ou se recueillir sur les tombes de leurs proches, les habitants du village sont obligés de faire un détour de plus de 60 kilomètres. Encore fout-il avoir les documents nécessaires. De même, pour envoyer une lettre de Kisszelmenc à Nagyszelmenc, il faut compter trois semaines. Une situation absurde, que le journaliste hongrois Miklós Zelei n'a pas tardé à dénoncer, s'adressant même aux autorités européennes et au Congres américain. Grâce à ses protestations et à une couverture médiatique importante, le Conseil de l'Europe a voté le 5 février 2002 un décret sur le «  démantèlement du dernier pan du rideau de fer en Europe  ». Le 23 décembre 2005, le poste-frontière a enfin été ouvert entre les deux parties du village.
Désistement a reportage»

COURRIER INTERNATIONAL

Original: Élet és Irodalom, Budapest, le 6 janvier 2006.

   
2004. © Zelei Miklós. Minden jog fenntartva!
E-mail: info@zelei.hu